Botaniste chevronnée

De la mithridatisation par les plantes vertes.

Rassurez-vous. Si j’emploie un mot d’un registre aussi soutenu que « mithridatisation », c’est sciemment. Loin de moi l’envie de vous en boucher un coin grâce à ma grande maîtrise de la langue française. Si j’utilise ce mot, c’est que c’est lui qui reflète le mieux l’opération de transmutation que mes collègues tentent depuis plusieurs mois d’effectuer en ma personne.

Si vous ignorez ce que ce mot signifie, (ce qui était mon cas il y a quelques semaines encore, ne soyez point honteux), je vais commencer par vous l’expliquer afin que vous puissiez compatir à mon insondable souffrance morale.

« Le roi Mithridate, craignant pour sa vie, voulut acquérir une connaissance parfaite des poisons et de leurs antidotes afin de s’en préserver. Selon la légende, il serait parvenu à s’immuniser en en absorbant de petites doses ». Par extension, on peut donc dire que « la mithridatisation consiste à ingérer des doses croissantes d’un produit toxique afin d’acquérir une insensibilité ou une résistance vis-à-vis de celui-ci. »

Voilà pour le principe. Mais il faut aussi savoir que « L’expression s’utilise parfois pour d’autres intoxications, idéologiques par exemple ». Et c’est précisément à ce cas de figure là que je veux en arriver.

Vous savez que mes collègues sont tous sans exception férus de plantes, de fruits, de légumes, de jardins. Vous savez a contrario que pour moi, ces entités biologiques sont toutes regroupées sous le terme générique de « choses vertes », et que je me contente de ces connaissances là.  Je vous avais expliqué qu’un beau jour j’ai pris mon courage à deux mains et je leur ai avoué que je me fiche éperdument des choses vertes. Ils avaient été extrêmement choqués mais avaient (du moins je le croyais) respecté mes convictions.

Jusqu’à ce que je prenne conscience de leur petit manège.

En fait, je suis très clairvoyante et j’ai pu démasquer leur stratégie, qui est de me parler un peu chaque jour de botanique. Comme ça, l’air de rien, en passant, sans avoir l’air d’y toucher. C’est cela que je dénomme « la mithridatisation par les plantes vertes ».

En attendant, je veux qu’ils sachent, s’ils s’aventurent sur ce blog, que je ne suis pas dupe de leur petit manège. Je veux qu’ils soient bien conscients qu’ils échoueront au bout du compte, quoi qu’il advienne. « Je ne suis pas née de la dernière pluie ».

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PS : je le veux, ce pot là

Botaniste chevronnée

Leur dire..

Un matin je me suis dit « Tous ces mensonges ne peuvent plus durer » J’ai eu peur. Peur de ne plus jamais oser me regarder dans le miroir. Peur de devenir étrangère à moi-même si je continue à me faire passer pour celle que je ne suis pas auprès des personnes que je côtoie quotidiennement au travail.

Alors j’ai pris mon courage à deux mains.

Je suis entrée dans le bureau rock and roll.

Les discussions allaient bon train. « Il faut les repiquer de manière régulière, et bien espacées ». Je me suis dit « C’est le moment. Fonce. Dis-leur qui tu es vraiment » J’ai respiré doucement – trois grandes goulées d’air frais- et là, je l’ai dit, lentement mais d’une seule traite : « Je ne suis pas celle que vous croyez. Je suis complètement insensible au charme des choux montés en  tige. Je suis une urbaine. En fait, je n’aurai pas de jardin dans ma nouvelle maison. Et ça ne me rend pas triste pour autant. Au contraire, peut-être ». J’ai précisé que je ne voulais pas leur mentir. Que, tout simplement, je n’avais pas trouvé le courage de leur en parler.

Un grand silence a régné, un peu lourd, pesant. Comme pour me faire intérioriser ma culpabilité.

Puis Dominique a déclaré : « Ok, mais tu auras bien une petite cour, non ?! » « En effet », ai-je bredouillé. Et elle a répondu, du tac au tac  « Mais c’est parfait ! Tu vas pouvoir mettre des herbes aromatiques dans des pots ! »

« On va t’aider », a conclu Fabienne.

Et elles sont parties franc battant, me laissant plantée là en plein milieu du bureau, bras ballants et bouche ouverte, aphone.

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Botaniste chevronnée

Le marché noir des choses vertes.

A l’évocation de mon déménagement, je jubile. Augusta exulte. Raoul et Dudulle sont chauds boulette. Saint-Amour fait le gentil, probablement pour qu’on l’adopte à long terme et qu’il soit transféré en même temps que les meubles. Mais les plus contents sont mes collègues.

Leur enthousiasme est tel que je me suis vue dans l’obligation de leur  préciser que c’est MOI qui vais vivre dans cette maisonnette de contes de fées, et non eux. Etant donné qu’ils possèdent tous de  grandes maisons avec de beaux jardins, j’ai écarté définitivement l’hypothèse de la jalousie.

J’ai réfléchi.

Si au boulot l’ambiance est positive, c’est que quelque chose sert de ciment entre les diverses personnalités.

Je me suis souvenue de mon arrivée il y a quelques mois. C’était le printemps. Quand je rentrais dans le bureau rock and roll (c’est son nom), des choses vertes envahissaient quotidiennement notre espace de travail, le transformant en forêt amazonienne. J’allumais mon pc, faisait bouillir l’eau pour ma tasse de thé et attrapais des phrases en plein vol. « Je t’échange une bouture de ce mirifique dahlia couleur abricot contre tes 17 bulbes de tulipes d’Amsterdam » « Est-ce que tes rosiers donnent bien cette année ? Elle a un magnifique rosier Terra Nova, tu devrais voir ça ». Au bout de quelques jours à peine, j’ai pu remarquer avec effroi que j’étais tombée en plein cœur d’un trafic de plantes.

Des personnes venues des autres bureaux défilaient à longueur de journée. Ils venaient chercher leur came : des plants de salades diverses et variées. J’en ai même reçu un comme cadeau de bienvenue. Une salade folle.

Oui, mes collègues aiment semer en ligne ou à la volée. Ils adorent repiquer, planter, bêcher, retourner.  Ils kiffent les boutures, les plants, les bourgeons, les bulbes. Leur dope c’est la chlorophylle.

J’ai compris.

A la vue trompeuse des photos de ma nouvelle résidence, mes collègues ont sans doute cru que je posséderais un jardin. Ils ont cru que je ferais enfin partie des leurs. Que je m’intégrerais dans le marché noir qu’ils ont mis au point, devenant éventuellement une pièce maîtresse, un apport supplémentaire de photosynthèse.

Le problème, c’est que devant une telle émulation, je n’ai pas eu le courage de leur annoncer : Je n’ai pas cette fibre. Il y a méprise sur la personne. Mes doigts ne sont pas verts : ils sont rouge sang. Un géranium a plus de chance de survivre dans le désert de Gobi que sur mon appui de fenêtre. Les pensées fuient à ma seule vue.

C’est pour cela que de passer d’un appartement avec un immense jardin à une maison avec petite courette m’a plu d’emblée. Pour en finir enfin avec la tondeuse, le coupe-haie, l’arrosoir, l’arrachage des mauvaises herbes.

Mais comment leur avouer ? Je leur briserais le cœur, j’en suis certaine.

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Botaniste chevronnée

Les légumes oubliés.

Ce weekend, Namur-city, ma riante cité, est envahie de toutes parts par des choses vertes bourrées de chlorophylle et/ou de vitamines qui sortent de terre par la force d’un doux mystère, j’ai nommé : les plantes rares et les anciennes variétés horticoles.

Déjà qu’il est compliqué pour moi de leur attribuer un nom (Serait-ce là un chou vert ? un chou rouge ? un chou rave ? un chou de Bruxelles ? un chou chinois ? un chou Chen ? un chou frisé ? un chou à la crème ? Dieu seul (et quelques « geeks de la botanique » le savent)), mais si en plus on complique la donne en rajoutant des variétés oubliées là j’y perds mon latin. Et c’est le cas de le dire, parce qu’ils portent en général des noms bien plus complexes à retenir que carotte, navet ou radis.

Moi je pense que si les êtres humains qui nous ont précédé ont jugé bon de les oublier, c’est qu’il y a une raison. Si on décide de délaisser un légume, ou que par lui-même il tombe dans l’oubli comme on tombe à la renverse (ou dans les pommes, ce qui est de circonstance), c’est tout simplement qu’il est indigeste, compliqué à cuisiner, voire mauvais. Et qu’il est bien plus judicieux de le laisser à sa place, c’est-à-dire dans les limbes de l’amnésie collective.

C’est donc en réaction à ce revival des vieilles cucurbitacées, en opposition à ce renouveau des anciennes courges que je décide en mon âme et conscience de ne cuisiner que des légumes modernes et contemporains. Ceux qui ne sont apparus qu’au 21ème siècle.

Botaniste chevronnée

Ces trucs et ces machins que je ne sais point nommer.

Il parait que je ne perçois d’un univers que sa globalité. Que pour moi, les plantes s’appellent des trucs verts et les animaux  des trucs bruns.

Il parait que certains règnes passent à la moulinette de mon prisme sensitif fait de vague et de flou et se font incorporer dans une grande tambouille, voire se font écrabouiller à coups d’attributs apparemment réducteurs.

Il parait que je ne perçois pas les nuances existant entre une hirondelle et un putois, que je sais seulement qu’il y a parmi eux un truc qui vole et un machin qui pue, mais que ces attributions ne sont pas suffisantes pour « arborer la faune et la flore dans leur belle et grande diversité ». Qu’aborder la vie de cette manière serait un peu similaire à ce que l’on me regarde en se disant « Tiens, un machin brol humain » sans égard pour mon doux prénom, le très russe Nathaliochka. Et que si on m’abordait dans la rue avec si peu d’attention j’en serais vexée.

C’est possible.

C’est pourquoi j’ai décidé de me renseigner sur certaines dénominations des règnes animal, végétal et minéral. Qui ont tous, dois-je le rappeler, émané de cervelles humaines.

Un caillou a-t’il besoin de savoir qu’il s’appelle Quartz blanc ? S’appelle-t-il vraiment de la sorte ? Qui le lui a demandé ? Un être humain qui comprend le langage des cailloux ? Cela m’étonnerait, voyez-vous.

Plus compliqué : Et si ce caillou s’appelait Pierre mais que l’être humain qui l’avait interrogé avait trafiqué les données en renommant Pierre « Quartz blanc » pour que Pierre ne souffre pas de railleries du genre « Han han t’es un caillou et tu t’appelles Pierre » Y avez-vous déjà pensé ? Nous serions alors loin d’une vérité intrinsèque. Nous serions en plein coeur d’un complot orchestré par un être humain toujours prompt à avilir les cailloux, prêt à trafiquer les données afin que les résultats ressemblent à ce qu’il espérait, à ce qui semblerait « bien pensant ».

C’est pourquoi je me suis décidée à ne pas apprendre bêtement ce qui est noté dans les livres de botanique mais à investiguer moi-même en sondant le cœur même des êtres en leur posant la question de leur identité.

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Botaniste chevronnée

J’ai jardiné

J’ai une nouvelle passion : je jardine. Et si j’ai l’air de le trompeter sur les toits, c’est que cela mérite d’être signalé. Issue d’une longue lignée de jardiniers, noble descendante d’une horde de pouces verts qui toujours préfèrent gratter la terre à toute autre activité, c’est sans peine que j’ai jusqu’ici pris un malin plaisir à dédaigner leur marotte.

Adolescente, j’assistais impuissante au spectacle de mes parents qui se livraient à d’étranges activités qui avaient l’air de les enthousiasmer. « Je vais repiquer mes tomates », me disait ma mère, le sourire aux lèvres. « Il faut que je tonde la pelouse », s’exclamait mon beau-père, fou de joie. « Je vais scier du bois, mon p’tit Nounou », s’enorgueillissait mon père « Car l’hiver sera rude ».

Et moi, invariablement allongée sur une chaise longue, sirotant mon spriiit, je les observais d’un air consterné et/ou indolent, m’enduisais d’huile d’olive et de jus de citron pour accélérer mon bronzage, me retournais pour égaliser la cuisson, et renonçais finalement à percer le mystère de mes parents agités.

 

 

img179S’il est bien une chose que j’ai apprise, c’est que les temps changent, et les humains avec eux. Puisque je dispose maintenant d’un « jardin à moi », et qu’il faut bien l’entretenir, je m’y mets, lentement mais sûrement, pas très prolifique mais extrêmement enchantée.

Je me relaxe, je me relie. J’arrache, je retourne, je plante, je sème. Et surtout, je remplace mes soucis par de belles pensées (humour de jardinier), de belles pensées sauvages…

L’aurais-je cru ? Gratouiller la terre fait partie de mon équilibre, maintenant !