Bibliothécaire dévouée

Des poules et des poulettes.

Dominique M., qui s’occupe de nous créer des costumes de poules pour la balade contée, est venue me trouver dans mon bureau en me disant qu’elle était embêtée car elle avait perdu les ballons à gonfler autour desquels elle voulait enrouler le papier mâché qui servirait à faire nos masques. Elle m’a demandé : « Tu n’aurais pas un récipient, comme un bol, qui ferait la circonférence de ta tête ? ».

J’ai aussitôt essayé avec mon bol en grès (au fond duquel séchait un restant de soupe au potiron), mais il était trop petit pour ma grosse tête.

– « Viens, on va essayer de trouver quelque chose qui pourrait convenir. Et essaye un peu ce loup pour voir si la taille de l’élastique est bonne ».

J’ai enfilé le loup. J’ai voulu le garder pour aller à la recherche d’un objet qui imiterait ma tête. Les collègues des autres sections m’ont jeté un regard mi-curieux mi-habitué. Dominique m’a dit : « Tu aimes bien ça, hein, créer un petit effet? ». »Oui c’est vrai » ai-je reconnu en la suivant dans les couloirs.

Subrepticement, ma tête commençait à dodeliner. Peu à peu, je sentais l’âme de la poule s’emparer de moi.

Nous sommes arrivées dans la chambre d’Alfred.

La chambre d’Alfred, c’est le palier sur lequel nous allons RANGER tout notre matériel d’animation. Cette pièce porte ce nom car c’est là que vit Alfred le mannequin. André lui a mis un masque de krampush (on adore les masques) et quelques vêtements afin qu’il ne se fasse pas arrêter pour attentat à la pudeur.

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Quand Dominique a vu Alfred, elle s’est écriée : « Oh mais Alfred fera l’affaire. Il doit avoir à peu près la même tête que toi, non ? », ce qui m’a quelque peu vexé vu la tronche de notre satyre des bibliothèques.

« Tu crois qu’il se démonte ? », a-t’elle demandé. Aussitôt, elle a commencé à déshabiller le mannequin et puis elle lui a dévissé le buste en déclarant solennellement : « Je ne garde que le haut ». Puis elle l’a pris dans ses bras et je l’ai suivie, toujours affublée de mon loup.

C’est de cette étrange façon que nous avons traversé pièces et couloirs afin de remonter jusqu’à son bureau : elle portant Alfred à bout de bras et moi décorée d’un loup.

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Légende : Voyez comme ce masque de poule sied bien à Alfred.

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Bibliothécaire dévouée

Raymonde et Germaine.

Il y a cette balade contée à laquelle nous participons vendredi, sur le thème des oiseaux.

Après quelques réflexions, Sophie C. et moi-même avons décidé que nous serions des poules. Paulette et Ginette. Ou alors Alberte et Roberte . On ne sait pas encore. Mais quelque chose dans ce goût là.

Dominique M., notre costumière, a démarré au quart de tour. Nous avons parlé bec, nous avons parlé plumes, nous avons parlé paille. Nous avons même évoqué un poulailler géant.

Deux jours plus tard, alors que les préparatifs allaient bon train, je suis rentrée catastrophée dans le Bureau Rock and Roll.

– Sophie , on est dingues, on s’est trompées, on ne peut pas être déguisées en poules!
– Ah bon ? Et pourquoi donc? me demande-t’elle en pinçant ses lèvres dans son thé bouillant.
– Mais parce que c’est une balade contée sur le thème des oiseaux, pardi !
– Oui. Et alors ?
– Eh bien… des poules, ce ne sont pas des oiseaux !

il y eut un grand silence. Immédiatement suivi de regards de connivence entre mes collègues. Des regards qui disaient « Décidément, sa méconnaissance du monde animal est encore plus abyssal que ce que l’on pensait ».

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Légende : Comme c’est beau, une poulpe-pondeuse

Bibliothécaire dévouée

Journée-type

Aujourd’hui, j’ai travaillé une journée complète.

Je suis arrivée à 8 heures, et je suis repartie à 16h30.

Si je vous le signale, c’est parce que c’est la première fois que ça m’arrive.  

D’habitude, j’arrive toujours une heure plus tard le matin et parfois, je repars plus tôt l’après-midi. Mais je n’avais plus d’heures de récupération à prendre alors je me suis armée de courage et j’ai mis mon réveil au chant du coq : ô souffrance, ô rage, ô désespoir.

Mes collègues m’en voulaient un peu d’avoir pris cette initiative, parce que j’ai baillé toute la journée très bruyamment (je ne suis pas du matin, voyez-vous) et il parait que ça les a un peu découragées. Elles m’ont enjoint de ne plus venir trop tôt le matin.

 

Puis, en regardant dans la grille, j’ai vu que je m’étais trompée. J’ai encore des heures de récupération. Soulagement perceptible.

Demain, c’est décidé, je reprends mon rythme normal.

 

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Bibliothécaire dévouée

Je phosphore du bulbe rachidien.

La Ville de Namur-city organise des examens afin de pouvoir nommer ses agents. Après moult hésitations, j’ai décidé de les passer. Par simple curiosité. Juste pour voir comment ils vont me nommer. Ginette ? Huguette ? Marcelline ? Je n’en n’ai aucune idée.

J’ai été étudiante. C’était il y a plus de dix ans et mon cerveau, il me faut l’admettre, a peut-être un peu perdu ses cognitions d’antan. Déjà à l’époque, on ne peut pas dire qu’étudier était mon fort. La preuve, c’est que pour faire baisser notre stress en période d’examens, Mel-Bichon et moi diffusions des CD de chants des baleines et il nous arrivait souvent de piquer du nez. Nous nous retrouvions égarées, la tête sur le syllabus et la bave au coin de la bouche, réveillées en sursaut par le cri du mâle alpha.

Mais étudier, c’est un peu comme le vélo ou la natation : ça ne s’oublie pas.

Je me suis donc saisie du volume « Eléments de bibliothéconomie » et me suis allongée confortablement dans le canapé, une tasse de thé vert sur la table basse. Dehors, il pleuvait comme vache qui pisse : un temps idéal pour se lancer à corps perdu dans la législation. J’ai regardé ma montre, en me disant « J’étudie 50 minutes, je fais une pause de 10 minutes, et ainsi de suite ». Stratégique. Organisée. Réaliste. Il était 15 heures.

J’ai ouvert mon passionnant ouvrage. Ça disait quelque chose comme « L’alinéa 18 du paragraphe 3 de l’article 12 du décret relatif à l’organisation du Service public de la lecture stipule que les opérateurs d’appui ne peuvent entrer dans la norme Afnor Z44-073 qu’en faisant passer la concaténation des chaînes de caractère avant les opérateurs booléens. » J’ai songé qu’il me fallait une clope. Mais je ne fume pas. Alors j’ai repris ma lecture.

Quand j’ai relevé la tête, exténuée par mes 50 minutes de concentration, j’ai remarqué qu’il était 15h12. Douze minutes. Je n’avais tenu que douze minutes. A ce rythme là, il me faudrait huit années pour me faire ingurgiter la matière. Comme je n’avais pas de clopes, j’ai fait une pause chocolat. Pour me donner du courage.

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Bibliothécaire dévouée

Jeune femme au bord de la crise de nerfs.

Dans le bureau Rock and roll (le BRR), on s’amuse bien. On essaye de trouver un fromage qui correspond au caractère de chacun de nos collègues, on cite Confucius, on troque des plants de tomates contre des graines de tournesol, et tous les vendredis, on essaye de placer le mot « proctologue » dans la conversation.

« Oui, mais quand est-ce que vous travaillez, exactement ?! » me demande souvent ma sœur, toujours prompte à critiquer les fonctionnaires de la Ville.

Peut-être ai-je oublié de vous préciser que si nous avons autant besoin de nous détendre, c’est que la pression qui s’exerce sur nous est proportionnelle à nos paliers de décompression. Autant vous dire qu’elle est forte.

D’ailleurs, nous avons dû mettre au point ce système : accrocher un peu partout sur les murs cette affiche

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En ce moment, je trouve que je cumule trop de symptômes :

– J’arrache ces affichettes toutes les trois minutes exactement (il paraît que c’est fort impressionnant pour ceux qui tentent de se concentrer sur leur ordinateur, et ça fait exploser le budget photocopies)

– J’ai la dérangeante sensation d’avoir été téléportée dans le tableau « le cri » de Munch

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– Il parait que je manque de pédagogie avec les enfants

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Je trouve qu’il est grand temps que je respire à nouveau, que je prenne de la distance, que je me mette au vert. Alors après mûre réflexion (et aussi par pur réflexe de survie), je me suis dit que moi aussi, je pouvais jouer mon John Krakauer, et me faire un périple « Into the wild », mais à la belge.

C’est décidé, je pars quelques jours à Chassepierre dans la caravane de Père.

Bibliothécaire dévouée

Formation continue.

Dans le cadre d’une formation professionnelle, je me suis rendue quelques jours à Paris.

Lors de la réservation en ligne de ma chambre d’hôtel, je devais spécifier si je venais pour affaires ou pour tourisme.

Même si vous n’avez pas la chance de travailler dans le monde enchanté de la lecture publique, vous pouvez aisément vous douter que les voyages d’affaires n’y sont pas monnaie courante.

Au mieux, je coche dans le carnet des formations continues les journées portant sur les thèmes suivants et ô combien originaux : animations, livres jeunesse, bébés en tous genres. Je me rends docilement en train à Bruxelles et, pour me venger du fait que j’aie dû me lever encore plus tôt qu’à mon habitude, je commets généralement un menu larcin, par pur esprit de vengeance. N’importe quoi fait l’affaire, pourvu que ce soit dissident : m’emparer de 8 sachets de sucre, piquer des capsules de lait. Vivre à fond aux crochets de la Fédération, quoi.

Au pire, ma collègue C. m’inscrit de force à un colloque sur « la concaténation des chaînes de caractère » à la Louvière. Ou à un congrès de « catalographie en format Unimarc » à Charleroi, ce qui la fait bien jubiler. Dans ce cas, pour me venger des trois heures et demie de trajet avec 8 correspondances dans des gares sordides, je frappe plus fort encore en plongeant ma main dans la boîte de mignonnettes en chocolat et j’en ramène de pleines brassées que je savoure sur le retour. Tout en retraversant des paysages désolés, je lis les adages notés à l’intérieur des papiers d’emballage. « Depuis que j’ai appris à rire de moi-même, je ne m’ennuie plus jamais », disait apparemment Georges Bernard Shaw.

Tout cela pour vous dire que le terme « Voyage d’affaires » me fit sourire, et je le cochai avec volupté.

Un instant, je m’imaginai vivre une autre vie. Une vie de femme d’affaires.

Une vie où les conversations avec mes collègues porteraient sur l’image de marque, les statistiques et le rendement, au lieu de jouer à celui qui placera le plus habilement le mot « proctologue » dans le courant de la semaine.

Une vie où je monterais dans le Thalys chaussée de talons et vêtue en Ralf Lauren des pieds à la tête, au lieu de trébucher dans mon écharpe en escaladant le strapontin.

Une vie où je consulterais mes mails sur ma tablette pendant le trajet, au lieu de jurer comme un charretier parce que j’ai grillé mes 5 vies sans avoir réussi à passer le putain de niveau 112 de Farm Heroes Saga.

Une vie où je commanderais une eau pétillante avec une rondelle de citron au bar du Thalys en accomplissant le prodige de ne même pas devoir me tenir aux mains courantes, au lieu de renverser ma gourde de grenadine sur le sol moquetté.

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